Entretien avec une poule pondeuse

Les images de poules pondeuses entassées dans des hangars sordides font régulièrement le tour des médias, et malgré l’indignation qu’elles suscitent, la situation reste aujourd’hui la même pour 33 millions de poules en France, et des centaines de millions d’autres de par le monde. La vie d’une poule ne vaut souvent pas bien cher aux yeux des hommes, alors on détourne le regard. Pourtant, les poules sont capables de bien plus d’émotions qu’on veut bien l’admettre couramment, et sont, elles aussi, des « êtres sensibles ». C’est pourquoi nous voulions, via la communication animale, interroger une poule ayant subi une vie de pondeuse en élevage industriel. Voici son témoignage.

C’est la première fois que vous entendez parler de communication animale ? Pour en savoir plus, lisez notre article d’introduction

Eléa & Pierre : « Bonjour chère poule. »
La poule : « Hein ? Qui êtes-vous ? »
Pi : « Je m’appelle Pierre, et Eléa est avec moi. Nous sommes deux humains. Nous te contactons parce que nous avons des questions que nous voudrions te poser, si tu es d’accord. »
Po : « Oui, allez-y. Je trouve ça curieux, mais je suis d’accord. »
Pi: « Merci. Mais pourquoi est-ce que tu trouves ça curieux ? »
Po : « Pour moi, les humains, ils ne posent pas trop de questions. Ils font, et puis c’est tout. Vous êtes les premiers qui viennent me parler. »
Pi : « Je comprends. Tu as eu une relation un peu spéciale avec les humains à mon avis, mais nous allons te poser quelques questions pour mieux comprendre. »
Po : « D’accord, allez-y. »
E : « Nous aimerions d’abord savoir si tu es incarnée – en vie – en ce moment, ou est-ce que tu es morte ? »
Po : « Oula non, ça fait déjà un petit moment que je suis désincarnée. « Morte » comme vous dites. »

Conditions d’incarcération

E : « Nous te contactons pour te poser des questions sur ta vie de poule. La dernière fois que tu as été une poule, nous voudrions savoir dans quel cadre tu vivais. »
Po : « Je vivais dans un endroit tout noir, très grand. Il y avait beaucoup de poules autour de moi. L’odeur était très forte, on pouvait à peine respirer. Pourtant, nous les poules, nous ne sommes pas très exigeantes. Mais là, c’était quand même très sale. C’était comme une nuit permanente. C’était bizarre pour notre cycle de poule. Je crois que je n’ai jamais vu le soleil à l’intérieur de ce bâtiment. Je sais ce qu’est le soleil grâce à mes autres vies, mais dans cette vie là, on peut dire que je ne l’ai pas beaucoup vu. Qu’est-ce que vous voulez savoir d’autre ? »
E : « Est-ce que tu avais de la place autour de toi ? »
Po : « Non, nous étions très serrées. J’étais avec des copines poules dans une petite cage. Nous étions 5 ou 6, selon les périodes. Je dis ça parce qu’il y avait pas mal d’allées et venues. Certaines mouraient, et elles étaient remplacées. Nous ne pouvions pas beaucoup bouger. Même pas de quoi s’envoler. Et puis, ces grilles par terre, c’était vraiment pas confortable – toujours obligées de s’accrocher à quelque chose, de s’agripper sur ces grilles. Nous n’avions pas de terre à gratter, c’est très frustrant pour une poule.

Nous étions comme dénaturées à l’intérieur de cet espace. C’était une véritable prison.

E : « Et qu’est-ce qu’on vous donnait à manger ? Est-ce que la nourriture était bonne ? »
Po : « Nous avions une espèce de poudre. Le goût était satisfaisant, mais c’était toujours la même chose. Nous n’avions jamais rien d’autre que cette fichue poudre. »

Crédit photo : L214 - Éthique & animaux.
Crédit photo : L214 – Éthique & animaux.

 

La brutalité au quotidien

E : « Et dans cet endroit, est-ce que les humains prenaient soin de vous ? »
Po : « Les humains, on les voyait passer, c’est à peu près tout. Après, ça dépend ce qu’on appelle « prendre soin ». Ils passaient, nous regardaient, remplissaient la mangeoire, faisaient en sorte qu’on ait à boire, et la plupart du temps c’était tout. Les autres fois où on les voyait, c’est quand ils intervenaient sur une poule à l’intérieur de la cage. En général, c’était pas très marrant. Ils nous faisaient quand même assez peur. Nous étions relativement contentes quand on les voyait, quand on sentait qu’ils venaient nous mettre à manger, parce que nous avions faim. Mais quand ils ouvraient la cage, c’était autre chose, c’était panique à bord. Nous redoutions toutes qu’un humain nous attrape. »
E : « Pourquoi le redoutiez-vous, et qu’entends-tu par « intervenir sur une poule » ? »
Po : « A chaque fois qu’un humain attrapait l’une d’entre nous, c’était pour nous faire des choses douloureuses ou désagréables. Ils nous tripatouillaient dans tous les sens, nous tiraient les ailes. Certaines de nous se faisaient piquer. C’était assez brutal. Ils ne prêtaient guère attention à notre bien-être, ça c’est sûr. »
E : « Vous faisaient-ils subir des choses très douloureuses, comme couper votre bec ou ce genre de choses ? »
Po : « Non, notre bec était entier. Les choses douloureuses, c’était pendant les manipulations. La plupart du temps, nous étions toutes seules dans le noir. Il nous arrivait parfois de nous blesser entre nous. Nous avions comme des pulsions, et des fois nous nous battions. Et puis, quand on reste cloîtré avec 5 ou 6 poules, forcément au bout d’un moment, les tempéraments s’échauffent. On a à peine de quoi bouger, donc forcément quand on veut faire quelque chose, il y a une autre poule au milieu. Du coup, ça crée des problèmes. La hiérarchie était difficile à établir, et nous en arrivions à nous manger entre nous, à nous arracher les plumes. »

E : « Et au niveau de ta santé, quand tu étais dans cette cage, comment te sentais-tu ? »
Po : « Je me sentais fragile, faible. Nous ne pouvions pas beaucoup bouger, du coup nous étions très vite fatiguées. Je n’ai pas été malade, mais ma vie a été plutôt courte. »

Règles naturelles bafouées

E : « Est-ce que tu savais pourquoi tu étais là-bas ? »
Po : « J’ai bien compris que les humains en avaient après nos œufs. Ils les ramassaient. Mais à part ça, je ne comprends pas pourquoi on nous a fait subir un tel sort. »
E : « Nous en reparlerons un peu plus loin, mais pour l’instant, peux-tu nous dire si pour toi c’était naturel que les humains prennent vos œufs ? »
Po : « Oui et non. Nous les poules, quand on fait des œufs, si on ne les couve pas, ils sont à la disposition de tout le monde, n’importe qui peut les prendre. Parfois c’est nous qui nous en servons de nourriture, mais nous sommes d’accord pour que d’autres nous les prennent.

Par contre là, c’était carrément du vol ! Quand on pondait un œuf, il disparaissait aussitôt, et les humains venaient le ramasser. Il n’y avait qu’eux qui pouvaient en disposer, nous jamais, et ça ce n’est pas juste.

Crédit photo : L214 - Éthique & animaux.
Crédit photo : L214 – Éthique & animaux.

E : « Et pour toi,est-ce que c’est naturel ou normal que les humains mangent les poules ? »
Po : « Je ne sais pas. J’ai l’impression que l’humain est à la fois prédateur, et à la fois ne présente pas de danger pour les poules. C’est difficile à comprendre pour nous car cela varie selon les moments. Nous ne savons pas si nous devons nous méfier de vous, ou au contraire être plus proches de vous. Vous faites en sorte qu’on vive, vous nous donnez à manger, mais au final vous nous tuez et vous nous mangez. C’est un comportement très bizarre. Spontanément, nous aurions envie de nous attacher à vous, mais cette froideur, ce détachement dont vous faites preuve fait que nous n’arrivons pas à nous comprendre. Maintenant que j’ai vécu ma vie de poule jusqu’au bout, que j’ai été tuée par l’homme, j’ai compris davantage de choses, mais pendant ma vie c’était très difficile de savoir que penser de vous. »
E : « Je comprends ce que tu veux dire. Effectivement certains hommes ne prennent soin des poules que pour prendre leurs œufs et les tuent quand elles ne sont plus en forme pour pondre suffisamment. Heureusement, il existe aussi d’autres humains, qui aiment offrir à leurs poules de bonnes conditions de vie et tisser des liens avec elles. J’espère qu’un jour tu pourras rencontrer ceux-là. »
Po : « C’est sûr que je n’ai pas rencontré les bons, ça ne correspond pas à ce que j’ai vécu. »

E : « Peux-tu nous dire comment s’est passée ta naissance ? As-tu été couvée par une maman poule ? Et que sont devenus tes petits frères et sœurs ? »
Po : « Du plus loin que je me souvienne, je n’ai jamais eu de maman. J’ai éclos dans un endroit où nous étions beaucoup de jeunes poussins. C’est l’homme qui nous nourrissait. Il n’y avait pas de poules adultes avec nous. Nous ne savions pas qui étaient nos frères ou nos sœurs, nous étions tous mélangés. »
E : « Tu étais donc aussi avec des petits mâles ? »
Po : « Oui, au début nous étions tous ensemble. Et puis, à un moment, nous avons été séparés. Je n’étais plus entourée que de poules femelles, et ça été le cas tout le reste de ma vie. »
E : « Sais-tu ce que sont devenus les petits mâles ? »
Po : « Non, je ne sais pas. »

Les espèces destinées à la ponte n’étant pas adaptées à la production de viande, les poussins mâles sont jugés « inutiles » et sont éliminés dès la naissance. La législation autorise leur broyage vivants ou leur gazage… Pour en savoir plus.

Dans le couloir de la mort

E : « Peux-tu nous raconter comment s’est passée la fin de ta vie ? »
Po : « Un jour, un homme est venu, nous a attrapées une par une dans la cage. C’était la panique. On nous a lancées dans une espèce de boîte où nous étions entassées. Nous n’avions pas beaucoup d’air. On nous a secouées pendant longtemps. Là, j’ai vu de la lumière filtrer à travers notre cage pour la première fois – de la vraie lumière, celle du soleil. Elle nous piquait les yeux, nous n’avions pas l’habitude de la voir.
Puis, on s’est retrouvées au milieu d’un nombre immense de poules. Nous étions toutes apeurées. Une vague de panique nous a toutes atteintes, et c’est comme si tout d’un coup nous savions ce qui nous attendait. Nous étions dans un endroit qui puait la mort. Là, des milliers d’animaux étaient morts avant nous. Beaucoup d’autres poules. Nous les voyions errer au-dessus de nous. Cela nous glaçait le sang.
Et puis mon tour est venu, on m’a attrapée. On m’a pendue par les pattes. Il y avait beaucoup de bruit. Et là, ma vie s’est arrêtée, en un instant. En me détachant de mon corps, j’ai vu de plus haut le nombre de poules qui attendaient là leur triste sort, et la vitesse à laquelle elles mouraient une par une.

Jamais je n’aurais imaginé que ce soit possible. Un tel endroit est contre-nature.
J’ai vu les hommes qui y travaillaient, et là j’ai compris. J’ai compris que pendant tout ce temps, on nous volait nos œufs, mais on nous nourrissait aussi pour nous tuer. Je suis restée longtemps à flotter dans cet endroit immonde. J’étais sous le choc. Je n’arrivais pas à m’élever. Heureusement depuis, j’ai pu continuer mon chemin, je suis bien loin de tout ça. »

Le pacte

E : « Peux-tu nous dire dans quelles conditions tu aurais aimé vivre ? Quelle est la vie idéale pour une poule ? »
Po : « Une poule n’a pas besoin de grand-chose. Ce qu’elle veut, c’est pouvoir se balader, être avec d’autres poules, dehors, pouvoir gratter la terre, manger ce qu’elle trouve, avoir un emplacement où elle est protégée, au chaud pour dormir. Ce n’est pas très exigeant. Une poule n’a pas besoin de beaucoup pour être heureuse. »
E : « Et y a-t-il une place pour l’homme dans la vie idéale de la poule ? »
Po : « L’homme et la poule peuvent passer un pacte : l’homme protège la poule, il la nourrit, lui donne de l’affection. En retour, la poule lui laisse volontiers ses œufs, ceux qu’elle ne garde pas pour elle. Mais il ne faut pas qu’il y ait d’envie de la part de l’homme de manger la poule. C’est comme si le contrat n’était pas respecté. C’est comme si la poule était trahie.

L’homme ne devrait pas se comporter en prédateur avec la poule. Mais nous pouvons beaucoup nous apporter mutuellement.
E : « Et pourrait-il manger la poule après la mort naturelle de celle-ci ? »
Po : « Oui, si cela peut lui être utile, alors pourquoi pas. »

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Changer de paradigme

E : « As-tu des question à nous poser maintenant ? »
Po : « Oui, j’aimerais savoir pourquoi l’homme nous enferme dans de telles conditions ? »
E : « Les hommes essaient de produire le maximum d’œufs, de la manière la plus simple pour eux qui soit, en oubliant complètement le devenir et les conditions de vie de la poule, malheureusement. »
Po : « C’est honteux de nous traiter comme ça. L’homme sait-il les souffrances et la frustration que cela engendre chez nous ? »
E : « Je pense que certains d’entre eux le savent, et essaient de l’oublier pour ne pas se sentir mal en faisant leur travail. D’autres s’imaginent que les poules ne ressentent pas vraiment de douleur ou d’émotion. C’est en partie pour ça que nous avons voulu te questionner directement pour savoir ce qu’une poule ressent dans ce type d’élevage. Nous sommes bien d’accord avec toi que c’est totalement inacceptable et honteux. »
Po :

C’est quand même fort de croire que nous, nous n’avons pas d’émotions, alors que la plupart des hommes que j’ai vus avaient l’air complètement éteints. Je pense que nous avions plus d’émotions qu’eux !
 L’homme me paraît être très complexe, je ne comprends pas comment vous pouvez penser cela. »
E : « Beaucoup d’hommes ne considèrent les animaux que par ce qu’ils peuvent observer avec leurs yeux, et comme les comportements physiques des animaux sont très différents de ceux des hommes, ils estiment que ceux-ci sont inférieurs à eux, et qu’ils ne fonctionnent pas de la même manière. C’est faux bien entendu. »
Po : » « Inférieurs » ? C’est bien le propre de l’homme d’appliquer cette notion. Personne n’est inférieur à qui que ce soit d’autre. Il n’y a pas de hiérarchie. Certes, la prédation implique qu’il y ait des animaux qui prennent le dessus sur les autres, mais c’est dans le respect de qui nous sommes. Personne n’est « inférieur ». »
E : « Oui, nous sommes bien d’accord avec toi. C’est pour ça que nous avons appris à communiquer avec les animaux et qu’il nous tient à cœur de transmettre ces messages aux humains, pour qu’ils ouvrent les yeux sur la véritable nature des animaux, et du reste de la Nature aussi. Nous faisons partie de ces humains qui ont décidé de ne plus se nourrir avec des produits issus des animaux, comme la viande, les œufs ou le lait, et nous voulons montrer que les humains peuvent être en très bonne santé en mangeant uniquement des végétaux et en respectant davantage les êtres qui partagent la planète avec eux. Merci d’avoir répondu à nos questions, ça nous permet de passer un message plus juste à nos semblables. J’espère que nous pourrons faire comprendre à certains qu’il est temps de vous considérer autrement et de se nourrir différemment, dans le respect de tous. »
Po : « Merci à vous. J’ai enfin l’impression d’avoir rencontré des humains qui me comprennent, je ne pensais pas que ce soit possible. J’espère que vous transmettrez mon message à vos semblables. »
E : « Heureusement, depuis quelques temps il semblerait que de plus en plus d’humains s’éveillent à tout cela. Il y a une évolution, quelque chose qui change. Donc j’espère que ça va permettre de modifier, et finalement bannir ces mauvaises pratiques. »
Po: « Je l’espère. Nous avons tout à y gagner, vous les humains, comme nous les animaux. Nous pouvons vivre en bonne intelligence, s’appuyer les uns sur les autres en respectant chacun. Oubliez cette notion de hiérarchie que vous êtes les seuls à considérer comme vraie. Si vous vous replacez à notre hauteur, alors vous pourrez comprendre qui nous sommes.
Je vous remercie Pierre et Eléa, j’ai beaucoup appris en échangeant avec vous. »

E : « Merci à toi petite poule d’avoir répondu à nos multiples questions. Avant de te laisser à ton chemin, as-tu d’autres questions à nous poser, ou un message particulier à faire passer ? »
Po : « Mon message, je crois que vous l’aurez compris :

Arrêtez de faire subir aux poules tous ces mauvais traitements. Arrêtez cet esclavage, libérez mes semblables. Rendez-leur une vraie vie. Réinscrivez-vous dans la nature et arrêtez d’agir contre elle.

E : « Très bien, nous ferons de notre mieux. »
Pi & E : « Merci petite poule. Au revoir. »
Po : « Au revoir chers humains. »

 

Crédit photos :
Photo principale (il s’agit de la poule citée dans l’article) de L214 – Éthique & animaux.
Dernière photo : Poules vivant en liberté prises lors d’un séjour en Ariège.

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