A travers les yeux d’une vache laitière

Chaque année en France, les vaches laitières produisent pour notre plaisir quelques 24 milliards de litres de lait. Pour cela, 3,6 millions de vaches sont élevées dans nos campagnes, produisant chacune 6800 litres de lait par an en moyenne. Nous avions visité en 2013 une ferme produisant du St-Nectaire, le célèbre fromage auvergnat. C’était un élevage de taille familiale qui comptait une centaine de vaches. Nous avions pu visiter l’étable, qui était bien entretenue, et dans laquelle les vaches semblaient bien traitées. Nous étions en tout cas bien loin du modèle d’élevage industriel. Depuis, nous nous sommes formés à la communication animale et, conscients du fait qu’en regardant de plus près, la vie des vaches laitières est loin d’être si « acceptable » qu’on pourrait le penser, nous avons voulu interroger l’une des vaches de cet élevage pour recueillir son témoignage.
Nous vous proposons donc la retranscription de notre discussion pour vous faire passer de l’autre côté de la production du lait, en regardant le monde à travers les yeux de celles qui le produisent.

C’est la première fois que vous entendez parler de communication animale ? Pour en savoir plus, lisez notre article d’introduction
Une vache en particulier avait attiré notre attention, puisqu’elle portait le même prénom (déjà assez rare chez les humains) qu’Eléa. Nous l’avions prise en photo, et c’est grâce à cette photo que nous avons pu la contacter :

Pierre : « Bonjour vache Eléa. »
La Vache : « Bonjour. Qui es-tu ? »
P : « Je m’appelle Pierre, je suis un homme. J’ai avec moi ma compagne Eléa, qui s’appelle comme toi. »
V : « Ah tiens c’est marrant, je ne pensais pas que les humains pouvaient s’appeler comme les vaches. »
P : « Nous avions visité la ferme dans laquelle tu étais, il y a deux ans. Et c’est à ce moment-là qu’on t’a vue. Comme tu portais le même nom qu’Eléa, nous t’avions remarquée. »
V : « D’accord. Je ne me souviens pas de vous. »
P : « Nous n’étions pas restés très longtemps, c’est peut-être pour ça. Nous prenons contact avec toi pour en savoir plus sur tes conditions de vie de vache à cet endroit-là. Nous aurions des questions à te poser, si c’est OK pour toi ? »
V : « Oui, bien sûr. C’est bien que vous vous intéressiez à nous les vaches. Nous avons beaucoup de choses à dire. »
P : « Très bien, c’est parfait. D’abord, nous voudrions savoir si tu es toujours en vie, ou si tu es morte depuis ? »
V : « Non, je suis bien morte. »
P : « D’accord. Est-ce que ça fait longtemps ? »
V : « Suffisamment. Je ne saurais pas le quantifier. Mais je suis bien là où je suis. Je ne me suis pas encore réincarnée, j’ai tout mon temps pour ça. « 
P : « Très bien. »

Conditions d’élevage

E : « Nous voudrions en savoir plus sur les conditions dans lesquelles tu vivais, dans la ferme où nous t’avons rencontrée. Est-ce que vous aviez accès à l’extérieur, ou est-ce que vous restiez toujours dans le bâtiment où on vous a vues ? »
V : « Nous avions le droit de sortir parfois. On nous détachait et on nous poussait à sortir. On était contentes. On allait dans un petit pré en pente, pas loin. C’était nos moments préférés. On pouvait brouter de l’herbe, se dégourdir. On attendait impatiemment ces moments-là. Il y avait de longues périodes pendant lesquelles nous ne pouvions pas sortir, quand il faisait froid. Alors on attendait impatiemment la venue du Printemps pour pouvoir sortir à nouveau. Mais nous n’y restions jamais très longtemps, en tout cas pas assez à notre goût ! »
E : « Et au niveau de la nourriture, qu’est-ce qu’ils vous donnaient à manger ? »
V : « On avait droit à un sorte de mélange de granulés un peu farineux. C’était pas très bon, mais comme on n’avait que ça à manger, on ne faisait pas les difficiles. Ça ne valait pas l’herbe qu’on mangeait dehors. Et les pissenlits… hmmm les pissenlits, c’est délicieux ! »
E : « Est-ce que les éleveurs prenaient soin de vous ? »
V : « Oui, nous n’avions pas à nous plaindre. On avait toujours de quoi manger et boire. Ils n’étaient pas méchants avec nous. Que veux-tu savoir de plus précis ? »
E : « Est-ce qu’ils vous donnaient de l’amour ? »
V : « Certains, à leur propre manière. Pour d’autres, c’était moins évident. »

veaux

Veau arraché et lait volé

E : « Est-ce que tu savais pour quelle raison les éleveurs vous élevaient ? »
V : « Oui, pour notre lait. C’est pour ça que nous étions enfermées tous les jours : pour la traite. Ils nous volaient notre lait tous les jours. C’est pour ça que nous ne pouvions pas rester dehors, même lorsqu’il faisait beau. Il fallait tout le temps rentrer. C’était un moment difficile, repartir du pré pour retourner à l’intérieur. On savait ce qui nous attendait. »

E : « Est-ce que pour vous c’est quelque chose de naturel ou de normal que les humains prennent votre lait et le boivent ? »
V : « Ah non, ça pas du tout ! Pour nous, notre lait est pour nos bébés. C’est uniquement pour eux que nous le faisons.
Mais nous ne pouvons pas nous empêcher d’en produire quand nous avons eu un petit veau, et les humains le savent bien, ils en profitent ! Ils nous soutirent notre lait, et nous ne pouvons rien y faire. Nous ne pouvons même pas câliner notre veau. C’est terriblement frustrant. C’est une grande injustice qui nous est faite, à nous les vaches. Ils ne nous comprennent pas. Nous ne leur demandons pas beaucoup pourtant. Nous serions prêtes à vous donner un peu de lait si notre veau pouvait être nourri correctement avec. Nous vous donnerions le surplus. Mais les humains préfèrent tout prendre, même nos veaux qui disparaissent.
C’est un terrible déchirement pour nous quand notre veau nous est arraché. Cela nous met dans une détresse profonde. Nous essayons de nous consoler entre vaches, qui vivons toutes la même chose. Mais c’est une douleur insoutenable. »
E : « Est-ce que toi aussi tu as été séparée de ta maman quand tu étais petite ? »
V : « Oui, je ne me souviens quasiment pas d’elle. J’ai grandi dans une étable, et j’ai passé toute ma vie dans cet endroit. »

E : « Combien de veaux as-tu eus pendant ta vie d’Eléa ? »
V : « J’en ai eu sept, et ils m’ont tous été pris. Plus ou moins vite selon les fois, mais à chaque fois c’était inévitable. Je ne pouvais rien faire. Je criais mais ils ne me comprenaient pas. Je sentais la détresse de mon veau qu’on emportait.
Certains étaient juste séparés de nous, mis dans des enclos à proximité, mais déjà bien trop loin pour nous. Il nous était impossible de les élever comme une vache devrait le faire, de leur donner notre amour de mère. Nous les aidions par l’esprit. Mais c’était valable uniquement pour les veaux qui restaient ici. Moi, aucun des miens n’est resté. »

E : « Est-ce que tu sais ce que sont devenus tes veaux ? »
V : « Je ne peux que l’imaginer. Je sais que beaucoup d’entre eux sont morts assez vite. Je l’ai ressenti. Mais je n’arrivais pas à communiquer avec eux suffisamment clairement, comme si le stress qu’ils vivaient les isolait du reste du monde. Je sais que tous sont morts à présent. »
E : « Les petits veaux que tu as eu étaient-ils des mâles ou des femelles ? »
V : « La plupart étaient des mâles, j’ai eu deux petites femelles. »

Le travail, c’est la santé

E : « Te sentais-tu en bonne santé quand tu étais en vie ? »
V : « Mon corps était fatigué, même si ma santé était plutôt bonne. Je ne me sentais pas malade mais j’avais des douleurs aux mamelles assez fréquentes. La machine nous meurtrissait. Et produire tout ce lait, c’est fatigant ! Et c’est difficile moralement quand on sait que ce n’est pas pour son veau. J’allais mieux lorsque je pouvais courir dans le pré, je retrouvais un peu de joie de vivre, même si la fatigue m’empêchait de courir autant que j’aurais voulu. »
E : « Tu étais fatiguée parce que les éleveurs vous faisaient avoir des veaux trop souvent ? »
V : « Oui, tous les ans. C’était comme un cycle qui recommençait. Cela a usé mon corps. »
E : « Et comment se passaient les inséminations ? Comment le vivais-tu ? »
V : « Nous n’avions pas vraiment le choix. Nous étions immobilisées. Cela allait assez vite, ce n’était pas douloureux, mais pas très agréable non plus. »

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Pour quelques steaks hachés…

Une fois épuisées au bout de quelques années de production intensive de lait, les vaches laitières « réformées » sont abattues et leur viande représente 40% du marché de la viande bovine en France. 

E : « Et comment s’est passée ta mort ? »
V : « Ma mort a été longue et douloureuse. J’ai dû traverser une énorme souffrance. C’était un choc émotionnel de se retrouver dans cet endroit, de voir toutes mes sœurs vaches ici avec moi, toutes sachant ce qui allait nous arriver. Le stress était énorme, les hommes hurlaient, nous donnaient des coups pour nous faire avancer. Nous n’avions nulle part où aller, impossible de s’échapper. Puis, une par une, nous étions isolées. On nous amenait dans un endroit qui sentait le sang. C’était un endroit affreux, je n’ai jamais vu un endroit où régnait autant la mort. Les esprits de centaines d’animaux tournoyaient autour de cet endroit. Ils étaient tous en souffrance. J’ai à mon tour moi aussi fait partie de ce tourbillon.

On m’a fait passer par une immense douleur physique. J’ai reçu des coups sur la tête, ils ont essayé de m’étourdir, mais malgré ça, j’étais consciente de ce qui se passait, de ce qu’ils faisaient à mon corps. La douleur était insoutenable.
 
Quand mon sang à enfin fini de couler, mon esprit est sorti de mon corps. Et même si la douleur physique avait soudainement disparu, je me sentais emprisonnée dans ce tourbillon de noirceur. Il est très difficile de s’élever depuis ce lieu. C’est comme si une chape de plomb enfermait cet endroit. Les âmes peinent à en sortir. Mais petit à petit je me suis élevée, et aujourd’hui je suis bien. »

E : « Et pour toi, est-ce que ça te parait normal ou naturel que les hommes vous tuent pour vous manger ? »

V : « Nous ne voulons pas être mangées. C’est dans notre instinct de fuir la mort, de fuir les prédateurs.
Mais pour nous, l’homme est un prédateur bien particulier : il nous maintient en vie pendant plusieurs années, se sert de nous, avant de nous massacrer pour finalement utiliser notre chair fatiguée. Cela n’a rien de naturel. Cela n’a rien de normal. »
E : « Nous sommes bien d’accord avec toi, et nous sommes bien tristes d’entendre toutes ces horreurs.
Et après ça, quelle est la vision que tu as des éleveurs qui t’ont fait subir tout ça, et des hommes en général ? »

V : « Les éleveurs se comportaient souvent comme des automates. Ils perpétuent des gestes dont ils ont oublié l’origine. Ils ignorent qui nous sommes réellement, ce à quoi nous aspirons. C’est un rapport bien ambigu qu’ils entretiennent avec nous : ils nous cajolent quand cela les arrange, ils nous nourrissent et prennent soin de nous pour que nous restions en vie. Certains s’attachent même à nous. Mais malgré cela, ils demeurent impitoyables. Je ne comprends pas comment ils peuvent faire ça. Il y a quelque chose de profondément illogique dans tout ça.
Je ne connais pas beaucoup d’autres hommes que ceux qui m’ont élevée.
J’en ai vu d’autres là où je suis morte : ceux-là étaient comme anesthésiés, comme si toute cette mort autour d’eux avait eu raison de la vie à l’intérieur d’eux. Comme si cette vie s’était réduite au strict minimum. Je sais que tous les hommes ne sont pas ainsi. Je sais que vous n’êtes pas ainsi. Les hommes sont aussi nos frères, mais ils n’agissent pas toujours ainsi. »

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Retrouver notre place

E : « Quelle aurait été pour toi une vie idéale de vache ? »
V : « Pour nous, ce qui est important, c’est notre troupeau. Pouvoir vivre ensemble, avec nos veaux, les élever et les voir grandir jusqu’à ce qu’ils fassent partie du troupeau à part entière. Être dehors dans l’herbe, pouvoir brouter selon nos envies. Contempler sans le moindre souci. Vivre une vie paisible, riche de partage entre nous, d’échanges.
L’homme pourrait y avoir une place. Il faudrait pour cela qu’il comprenne quel est le vrai sens de nos vies. L’homme n’a pas à intervenir pour que nos vies soient belles. Nous apprécions sa présence et sa compagnie, car bien que très différents, vous êtes aussi capables d’amour. »

E : « Merci Eléa pour ton message. Nous sommes d’accord avec ce que tu as exposé, c’était notre ressenti aussi, mais nous voulions le vérifier de source sûre avant de le communiquer auprès des autres humains. Nous essayons justement de faire passer des messages pour que les humains s’éveillent un peu plus à la réalité de notre planète et de qui sont les êtres qui la peuplent, comme les animaux, qui sont trop méconnus. Est-ce que tu aurais un message particulier à faire passer, que nous pourrions transmettre ? »
V : « Je tiens à vous remercier, Pierre et Eléa, pour ce que vous faites pour nous. Ça serait tellement plus simple si les autres humains pouvaient eux aussi nous écouter et nous parler. Transmettez leur ce savoir, il est si précieux. C’est ainsi que nous pourrons mieux nous comprendre et apprendre à mieux vivre ensemble. »
E : « Nous allons faire de notre mieux. Avant de te laisser, as-tu des questions à nous poser ? »
V : « Pourquoi m’avez-vous choisie moi ? »
E : « Nous ne connaissons pas beaucoup de vaches, et nous nous souvenions de toi car, comme tu avais le même prénom que moi, nous t’avions remarquée. Et nous voulions surtout contacter une vache qui a vécu dans un élevage pour le lait, pour essayer de faire comprendre aux humains la souffrance que cela génère et dont beaucoup ne se rendent pas compte. Voilà pourquoi nous t’avons choisie toi. »
V : « Je comprends. Merci, c’est un honneur pour moi. »
P&E : « Merci du fond du cœur d’avoir répondu à nos questions. Au revoir Eléa, et bonne continuation. »
V : « Au revoir chers amis. »

 

Photos : Les photos de l’article sont issues d’un élevage italien bio fabriquant du parmesan que nous avons visité en 2013 (photo principale et 2 premières photos de l’article) et de vaches irlandaises que Pierre a croisées en 2014 (dernière photo).
Et voici la photo de la vache Eléa !

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2 réflexions au sujet de « A travers les yeux d’une vache laitière »

  1. Emouvant témoignage Et pourtant si vrai et si triste I
    l est temps que tous les humains reagissent Il faut stopper tous ces elevages intensifs ou les animaux sont des objets que l on maltraite l animal est un etre vivant Il faut le respecter

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